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Koassi

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Le radicalisme religieux et les menaces sécuritaires en Afrique de l’Ouest : perspectives nationales et régionales

Introduction

Aujourd’hui, l’Afrique de l’ouest est traversée par une peur partagée à la fois par les populations et les gouvernants envers les « suicide bombers », les rapts et kidnappings de ressortissants des pays Occidentaux ainsi que les conquêtes d’espaces « libérés » de la tutelle des autorités légitimes et légales. Toutes ces opérations sont le fait de groupes armés au nom de l’islam, groupes en rupture avec une vieille et longue tradition d’un islam pacifique, spirituel et solidaire. Cette vague de violence qui se propage et se développe au nom de la religion musulmane affecte les sociétés dans leur stabilité et dans leur équilibre en perspective de leur développement et même de leur survie. Ce qui se présente comme un noeud de vipère pour les Etats, les acteurs sociaux non étatiques dont les religieux et aussi pour les Partenaires au développement.

Nous avons dit supra que l’islam en Afrique de l’Ouest s’est développé dans une tradition de pacifisme et de spiritualité solidaire à travers les confréries. L’on est alors dans le droit de se poser la question de savoir :

• les causes de cette radicalisation dans la sous-région,

• les défis auxquels elle expose nos sociétés et

• les possibles réponses à cela.

Les causes de la radicalisation en Afrique de l’ouest

Dans nos méthodes d’analyse, il nous arrive de cerner d’abord le champ sémantique et conceptuel des notions que nous manipulons.

Le radicalisme c’est quoi-même?

Lorsque nous consultons le dictionnaire politique, il nous dit qu’étymologiquement « le radicalisme est une attitude intellectuelle consistant à reprendre les questions à partir du commencement, de leur racine ». Il est intéressant de noter que dans l’histoire politique de l’Europe, le radicalisme est à la source de la réforme libérale qui, a abouti au suffrage universel en Angleterre, en 1867, sur la base du principe « plus grand bonheur pour le plus grand nombre ».

En France, le radicalisme est le courant qui a prôné l’instauration du suffrage universel, à partir de 1840, la liberté, l’égalité et la laïcité.

Mais lorsque nous consultons le Larousse, il nous renseigne sur cette notion en ces termes : « Attitude d’esprit et doctrine de ceux qui veulent une rupture complète avec le passé institutionnel et politique » ; il dit encore : « attitude d’esprit d’une intransigeance absolue ». Quant au nom ou adjectif radical, Larousse écrit : « se dit d’une organisation, d’une attitude visant à des réformes profondes de la société ».

A partir de cette définition, on se rapproche du phénomène qui nous intéresse et qui fait l’objet de toutes les préoccupations du monde. Mais ce qui est spécifique dans le phénomène c’est son caractère religieux et particulièrement « islamique ». Ici le qualificatif « islamique » ne signifie pas « être conforme aux normes de l’islam » ; cela signifie simplement que c’est référé à la religion musulmane. Nous pourrons discuter ultérieurement la justesse ou non de cette référence.

Analyse du radicalisme religieux d’aujourd’hui

De nos jours lorsqu’on aborde la question du radicalisme, tous les esprits se tournent vers l’islam, comme si c’était le seul vecteur de cette attitude intransigeante et réformatrice profonde. La cause réside dans le fait que les promoteurs du radicalisme en islam, prônent non pas seulement une attitude de repli et de réforme mais ils promeuvent aussi la violence pour y arriver.

C’est que le radicalisme religieux se nourrit d’une idée d’universalité qui ne se fonde pas sur la concurrence argumentaire mais sur le rapport de force. Tous les courants doctrinaux qui s’inscrivent dans ce registre de rupture institutionnelle par le retour au modèle des vertueux anciens (salaf), l’intransigeance absolue à la lettre des textes sacrés (intégrisme) et de réforme profonde au nom de l’islam (islamisme), exaltent d’une façon ou d’une autre l’usage de la a violence (jihâd), comme instrument pour arriver à leur but.

Le salafisme

Du mot salaf, qui signifie ancêtres, la salafiyya est née. C’est un courant qui prône le retour au modèle religieux des pieux croyants des trois premiers siècles de l’islam. C’est Mouhammad b. Abdel Wahhâb qui a été l’idéologue du salafisme le plus en vue aujourd’hui, lorsqu’il s’est approprié les idées d’Ibn Taymiyya. L’ossature de ces idées tournent autour d’un rigorisme total concernant la théologie et d’un littéralisme absolu concernant les textes fondamentaux : coran et sunna. Le rigorisme d’Ibn Taymiyya entraîne le rejet de tout ce qui ne se conforme pas à ses vues, ainsi il exclut de la religion authentique les Shî’a et les soufis.

Il faut dire que le salafisme n’est pas forcément violent. Il y a les quiétistes, qui prônent un islam purifié dans un communautarisme solidaire, sans recourir à la violence. L’on peut compter El Hadj Malick Sy, Thierno Mamadou Saïdou Bah, et autres comme modèles de ce salafisme. Le salafisme radical et violent est une denrée dérivée du Wahhabisme, théorisée par les Frères musulmans d’Egypte, particulièrement par Sayyid Qutb. La doctrine des Frères est claire à ce niveau : « L’islam est dogme et culte, patrie et nationalité, religion et Etat, spiritualité et action, Coran et sabre ». Ceci résume la théorie et la pratique du salafisme des Frères musulmans qui a inspiré nombre d’associations de chez nous dont la Jamâ’atu Ibadu Rahman. L’islam est global, cela implique :

- Tous les aspects de la vie humaine sont réglés par la révélation, donc il faut islamiser la société,

- Les modèles venant de l’occident, quelle qu’en soit la forme et de quelque secteur que ce soit, (social, culturel, économique, politique) sont rejetés et doivent être combattus,

- Nécessité d’un Etat musulman multiethnique, multinational, un califat mondial

- Recours à la violence s’il le faut pour y arriver.

Au demeurant tout cela se retrouve en synthèse communicationnelle dans le logo et la devise des Frères musulmans ; « ليبس يف توملاو ،انليبس داهجلاو ،انروتسد نآرقلاو ،انتودق لوسرلاو ،انتياغ هللا انينامأ ىمسأ هللا » Allah est notre but, le Prophète notre guide, le Coran notre constitution, le Jihâd notre voie, la mort sur la voie d’Allah notre plus grand souhait ».

En revanche, l’association al-Falah se réclame du Wahhabisme qui, influence grâce à ses pétrodollars et à la position symbolique de l’Arabie saoudite, les organisations islamiques non confrériques en Afrique de l’Ouest et la plupart des Haut conseils islamiques qui s’y trouvent.

Au demeurant, il faut dire qu’à l’origine, le salafisme des Ikhwân est une sorte d’acclimatation du wahhabisme. Ce qui fait que les deux grandes organisations Falah et Ibadu sont deux courants salafistes qui partagent les mêmes idéaux et qui enseignent l’intégrisme.

L’intégrisme

L’intégrisme est plutôt une domestication d’une approche catholique conséquente à Vatican II. Lors de ce concile, certains prêtres ont refusé l’ouverture voulue par le Pape Paul VI. Ils ont prôné l’application de la tradition de façon intégrale. Actuellement, il existe des intégristes catholiques qui invitent au retour de l’Église comme elle existait avant le concile de Vatican II.

L’intégrisme est l’attitude consistant à réfuter toute évolution possible de la norme religieuse basée sur l’interprétation des textes. C’est une attitude qui favorise l’archaïsme et qui n’est pas, contrairement à ce que l’on croit, l’approche des salafs. Ces derniers s’adonnaient à l’interprétation des textes et à leur contextualisation. Sans l’interprétation on n’aurait pas ces écoles juridiques, les madhâhib.

L’islamisme

L’on a souvent accusé les chercheurs et autres universitaires d’avoir créé le concept. Ce qui est loin d’être exact. En effet, c’est l’un des dirigeants des Frères musulmans, Sayyid Qutb qui a lancé le concept dans les geôles.

L’islamisme peut être résumé en deux mots : l’islam politique. C’est cette doctrine qui cherche l’islamisation globale de la société, par l’application intégrale du Coran qui est la constitution chez eux.

Jihadisme

Le jihadisme comme son nom l’indique vient du mot jihad. Le jihad qu’il ne faut pas confondre avec la guerre sainte, est un concept coranique à opération multiple. Mais on peut retenir les deux formes les plus usitées : le jihad pour le développement personnel au niveau spirituel et humain, c’est le jihad majeur. Et le jihâd di mineur, qui est la pratique militaire dans le cadre de la défense du territoire de l’islam, de ses biens et des populations lorsqu’ils sont agressés.

Aujourd’hui, le jihadisme est une idéologie extrémiste qui a recours au terrorisme pour exprimer son rejet de l’occident et son désir d’instaurer l’Etat islamique qui appliquerait intégralement le Coran dans la société globale.

Interrogations sur la portée de ces concepts et courants en Afrique de l’Ouest

Par quel moyen peut-on mesurer la pénétration de ces concepts et courants dans les sociétés africaines ? J’ai essayé d’observer les discours des religieux à travers les médias, lors des grandes manifestations religieuses dans les foyers confrériques. J’ai voulu interroger le nombre de protestations faites pour dénoncer les actions des terroristes. Enfin, le regard sur l’enseignement moderne.

Au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, en général, (Mali, Côte d’Ivoire, Niger) l’explosion de la bande et la libéralisation médiatique a libéré des espaces d’expression qui ont vite fait d’être occupés par les prédicateurs salafistes déclarés ou non. La majorité des intervenants dans les médias partagent la même opinion et le même discours sur :

- Le Coran est notre constitution,

- La société doit être islamisée davantage,

- Il n’y aura de développement ni de stabilité tant que qu’on n’applique pas la Sharî’a,

- La violence actuelle est justifiée par le comportement de l’occident.

Il y a moins de deux semaines, dans une grande ville confrérique, un petit-fils du fondateur de laconfrérie, du haut de la tribune du prêche de vendredi disait que seul les peureux prétendent que le jihad militaire est révolu.

Il y a moins de deux semaines, dans une grande ville confrérique, un petit-fils du fondateur de la confrérie, du haut de la tribune du prêche de vendredi disait que seul les peureux prétendent que le jihad militaire est révolu.

Sur une radio de la place, un célèbre prédicateur, très bien écouté, exaltait les frères Kouachi et lisait un poème élogieux à leur honneur.

En ce qui concerne les dénonciations, il y a vraiment une très grande bienveillance à l’égard des salafistes radicaux. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai perçu aucune dénonciation vigoureuse (marche, communiqué, protestation) face aux exactions des islamistes, même pas au profit des filles de Shibock. Contrairement à ce qu’on a vu pour le fait divers du sac d’un jeune chanteur.

Si une étude sérieuse n’est pas à notre disposition pour mesurer le degré de pénétration, il y a quand même une donnée irréfutable : la récurrence du discours salafiste et islamiste dans les média et dans les discours des religieux.

Cette constatation est valable pour les pays de la sous-région où il existe des stations dédiées, souvent appelées radio Qurân, financées par les pays du Golfe.

L’autre élément qui peut mesurer la portée de ces courants réside dans les écoles franco-islamiques et les centres de mémorisation (tahfîdh) à travers le pays. Si l’on sait que la Fédération des associations de maîtres coraniques regroupe plus de sept cents associations qui détiennent un récépissé, et si l’on voit avec quelle détermination, la loi sur la modernisation des daaras a été rejetée, on peut avoir une idée la pénétration de ces courants, même si cela ne se fait pas publiquement.

Au demeurant, le rejet de l’enseignement public, et les récurrentes liaisons faites entre les critiques des avatars de société moderne et l’éducation à l’occidentale est un signe inquiétant. Lors d’une réunion avec les prédicateurs, au ministère de l’éducation sur la question de loi sur la modernisation des daaras, l’un d’eux déclarait : « ce sont ceux que vous avez éduqués qui manifestent dans les rues, qui brûlent les pneus, qui détruisent les biens publics, qui détournent les deniers publics, détériorent les moeurs, nous ceux que nous éduquons n’ont rien comme soutien de l’Etat, mais ils restent corrects ». Un autre dira, dans une émission qu’il anime sur une radio de la place : « Tous les déséquilibres de la société sont le fait des ressortissants de l’école publique. Jusqu’à présent on n’a pas donné l’opportunité aux sortants des daaras de montrer leurs capacités. Il est temps qu’ils accèdent au pouvoir ».

Y a-t-il un arrière-plan historique pour le radicalisme religieux?

Au chapitre précédent, nous avons montré les points sur lesquels le radicalisme se fondait. Et la démarche des Frères musulmans à travers leur logo et leur slogan nous amène à nous interroger sur la réceptivité de ces idées à partir de l’arrière-plan historique. Je voudrais proposer que l’on examine deux projets du 18e siècle en Afrique de l’Ouest : celui des Almamis prolongé par El H. Omar et celui de Dan Fodio.

Le projet des Almamis était-il un projet radical ? Et celui d’El H. Omar ? L’on ne peut pas parler de radicalisme à ce niveau vu le contexte impérial et conquérant. Mais la notion de jihad victorieux, en un moment donné, peut servir de mémoire pour les jihadistes des temps contemporains, pour justifier leurs actions comme une continuité, comme une fidélité à la mémoire des ancêtres.

C’est d’ailleurs ce qui s’est produit avec Abu Bakr Shekao, qui « rétablit l’émirat de Sokoto » lorsqu’il prête allégeance à l’OEI, le 24 aout 2014.il dit : « Je suis Aboubakar Shekao, guide de la communauté de la sunna pour l’appel et le jihâd, dans ce qu’on a appelé le Nigéria. Nous, nous ne reconnaissons pas l’appellation Nigéria, car nous sommes dans l’Etat du califat islamique. Ainsi, Nigéria ne signifie rien à DAESH ». Les observateurs ont établi le lien entre cette déclaration et l’évocation du premier califat au nord Nigéria consécutif au jihad de Dan Fodio (1754/1817).

Si l’on reprend la théorie de Dan Fodio dans ‘Nûr al-Albâb’, qui a servi de base au lancement de son jihad, l’on est frappé par la similitude de son argumentaire avec ceux des jihadistes modernes.

Les défis de la radicalisation sur les sociétés ouest africaines

Lorsqu’on revient sur l’agenda des doctrines salafistes islamiste, l’on a une vue claire de ce qui pourrait être des défis auxquels s’exposent les pays africains. Ils tournent  autour de la nature de l’Etat, de la diversité dans la société, de la pluralité des expressions, du respect des droits humains, de la pérennité de la démocratie.

La nature de l’Etat

En Afrique de l’ouest, l’Etat est de nature laïque. Une laïcité qui est héritée de la France et qui risque de nous coûter nombre de malentendus avec les populations.

Les islamistes ne cessent de dénoncer cette laïcité et de manipuler à travers prêches, émissions, conférences et autres occasions, les populations pour les dresser contre cette notion.

Ceci est d’autant plus facile que l’environnement socio-culturel permet une jonction entre certains aspects des traditions musulmanes avec les traditions africaines. L’on se rappelle la volte-face du gouvernement malien sur le projet de code la famille adopté par le parlement et renvoyé en seconde lecture par le Président de la République sur la base d’une forte pression des islamistes du Haut conseil islamique du Mali. Avant cela, le Sénégal avait adopté une loi sur l’excision mais avait établi un moratoire sur son application. Récemment, le projet de loi sur la modernisation des daaras a été retiré à cause des mêmes pressions des arabisants.

La laïcité de nos États, à cause de l’histoire de ses origines (ancienne colonie, anticléricalisme) risque d’être une ligne de fracture entre deux catégories de la population : ceux qui regardent vers l’ouest, les europhones et europhiles, peut-être et ceux qui sont orientés vers l’orient, arabophones et islamistes. Or, sur cette question, il y a consensus, sur le principe entre l’ensemble des secteurs de l’islam, même si dans les modalités de conquête il y divergence. Car les islamistes, même s’ils ne le disent pas n’écartent pas l’usage de la violence alors que les courants confrériques condamnent cela. Comme nous l’avons expliqué plus haut, la tonalité des condamnations des exactions des terroristes comparée à la virulence des manifestations contre l’homosexualité, contre la modernisation des daaras est un indicateur.

En outre, l’espace public risque de devenir, depuis que les sociétés civiles à caractère islamique y pris goût, un espace de conflit et non de dialogue comme l’avait plutôt voulu Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbkah. Le risque du conflit sur la laïcité est d’autant plus grand qu’aujourd’hui, à la suite de la Conférence des oulémas d’Afrique, une résolution appelant à une structuration a été saisie au vol. Ce qui a entraîné la mise en place de la coordination des Oulémas d’Afrique, structure financée par l’Arabie Saoudite et qui regroupe les salafiste et wahhabites qui lui ont fait allégeance. Il y a là comme une volonté de créer les germes d’une oumma régionale, comme au Sénégal, le RIS est l’embryon d’une oumma local, selon leur conception des choses. Or, l’objectif final demeure l’érection d’un califat islamique avec le Coran comme constitution.

Dans cette volonté de regroupement, les finances sont importantes et elles proviennent de l’Arabie saoudite à travers le Wamy, la LIM, l’AMA ou d’autres agences à cet effet.

Diversité, pluralité et citoyenneté

Nos sociétés sont des sociétés plurielles de par leurs croyances religieuses et philosophiques. Cette pluralité est respectée par tous et l’Etat en est garant par le cadre législatif et réglementaire.

La citoyenneté permet de faire respecter l’égalité entre tous, en droit et en devoirs. C’est ce qui assure l’équilibre et l’équité au sein de la société.

Avec le projet radical, il y a un risque important à une « purification » de la société. Rien que le terme islamisation, que cela soit par le haut que cela soit par le bas, est assez éloquent pour percevoir les menaces sur la diversité et la pluralité.

L’Afrique de l’ouest est une zone de diversité ethnique, par conséquent culturelle. Le sort de palmyre, des Boudhas géants et des tombes de Tombouctou est assez éloquent pour montrer les risques qui se profilent à l’horizon avec le radicalisme.

Par ailleurs, la police des mœurs, comme nous l’avons vu dans les pays où l’Etat est estampillé islamique, et même lors de l’amère expérience de l’occupation du Nord Mali, montre à suffisance, que l’on va vers la mort de l’expression artistique, de la diversité culturelle, de la pluralité politique et médiatique et des libertés individuelles et publiques.

Démocratie et droits humains

La démocratie est considérée par les salafistes et islamiste comme une invention satanique de l’occident.

Même s’ils en usent et en abusent, ils ne cessent de la dénoncer. Il en est de même pour les droits humains, en particulier pour les droits de la femme et de l’enfant. Pour eux, il s’agit d’une idéologie concoctée par ce qu’ils appellent les coalisés (juifs, chrétiens et francs-maçons).

A ce niveau, l’agressivité des organisations de défense des droits de l’homme par rapport à l’homosexualité, à l’excision, et à tout ce qui touche à la famille, est une preuve que les droits de l’homme ne sont rien d’autre qu’une idéologie anti-islamique.

Au demeurant, le rapt des filles de Shibok (Nigéria), le mariage forcé des filles lors de l’occupation du Nord Mali, les discours des prédicateurs sur le mariage précoce et le mariage forcé, saut autant de points qui doivent alerter sur les risques du salafisme et de l’islamisme, en Afrique de l’Ouest.

Sécularisation et éducation

Il apparaît clair que le projet de globalisation de l’islam, par une réislamisation de nos sociétés, ne peut prospérer sans la formation d’une élite pétrie de cette idéologie et prête à la servir.

Deux secteurs sont importants pour cela : le secteur de l’éduction et celui de la communication de masse.

Tout comme la laïcité et les droits de l’homme l’école publique est pointée du doigt, dans ses contenus et ses méthodes. Ce n’est pas pour rien que la jam’a sunna li-tawhîd wal-jihâd, soit connu par leur slogan « boku haram ». le rejet de l’occident commence par le rejet de l’école qui reproduit ses idées et pratiques.

Ce même rejet est partagé partout en Afrique de l’ouest : au Sénégal, l’école est appelée « écolu tubaab », l’école du blanc, et le faible taux de scolarisation a amené les pouvoirs publics à compter les pensionnaires des écoles coraniques dans le tbs.

Le risque que l’on encourt ici, c’est que la multiplication des écoles arabo-islamiques, avec des programmes véhiculant les idées salafistes, aboutissent à une cohorte de gens lettrés en arabe, et hostiles à la société. C’est avoir une masse critique de personnes qui donnent la primauté au nationalisme religieux au détriment du patriotisme. C’est cela qui fait que nos enfants se mobilisent pour DAESH, ou autres choses au détriment de leurs propres patries.

Pourtant, il existe des exemples opposés à ceux-là car avant les indépendances, l’école Franc-mouride avait été créée par Serigne Cheikh Gaïnde Fatma, dans un milieu hostile à l’éducation séculière.

Dans la même veine, la famille Tidiane de Tivaouane envoyait ses enfants à l’école publique et même dans les écoles catholiques. Mon homonyme et guide spirituel, Serigne Abdoul Aziz Sy al-Amine a confié ses filles à l’école Sainte Ursyle à Thiès, et à Dakar, l’actuel Khalife des Tidiane et lui-même ont envoyé certains de leurs enfants à l’école des pères Maristes.

Or, en y regardant de près, c’est comme si nos États se laissent encercler par ces écoles ou medersas et ne sont pas conscients des enjeux qui s’y manifestent. Avec la Faculté africaine et la future université africaine financées par l’Arabie Saoudite, la régionalisation de la Oumma se précise. Former une élite ouest africaine aux mêmes idéaux, les préparer au même projet, et les libérer dans leurs pays respectifs pour poursuivre de travail de réislamisation par la base, et préparer d’autres pour le travail au sommet.

Quelles réponses alternatives au radicalisme religieux ?

Le radicalisme religieux est une idéologie qui se fonde sur une religion et une pratique ou une modalité extraterritoriale. De ce point de vue, il y a lieu de réfléchir sur une réponse fondée sur la même religion avec une modalité territoriale. Par ailleurs, les secteurs qui reflètent les menaces sont à investir pour élaborer des stratégies idoines de réponse.

A ce niveau les confréries sont des entités qui ont une excellente maîtrise des savoirs islamiques, et elles présentent l’avantage d’être des émanations d’une conjonction de l’histoire et de la culture du territoire.

C’est ce qui leur confère cette légitimité dont elles jouissent et cette conscience de leur responsabilité sur la survie du legs.

Comment tirer profit de ces entités?

Il est d’une importance capitale de les consulter sur certaines grandes questions qui engagent la société et la nation afin de les entretenir sur les enjeux et solliciter leur appui : toutes les grandes réformes, que ce soit institutionnel ou autres, les problématiques qui touchent la religion, comme le jihadisme et le terrorisme, les réformes sur l’éducation.

Il est utile de prendre en charge les besoins des confréries, en matière d’infrastructures utiles pour la communauté, qui peuvent être inclues dans les politiques publiques.

En ce qui concerne le système éducatif, outre la réforme des curricula qui doit prendre en charge la mémoire des territoires, l’histoire de l’islamisation, les fondements culturels de la cohabitation, il est utile de travailler sur un socle commun relatif au fait religieux dans la sous-région.il faut une approche régionale des curricula concernant l’histoire des religions et des idées, l’histoire de l’Afrique, l’éducation civique et citoyenne, la sécurité.

Au plan média

Le radicalisme tire profit de l’explosion médiatique et du vide laissé au niveau des espaces religieux. Il est impératif de corriger e vide et de mettre en place des structures légères, genre observatoire du discours religieux, non pas pour censurer mais pour proposer un discours alternatif.

Enfin, avec la velléité de régionalisation d’une oumma, qui réponde aux vues des salafistes, la réponse doit être l’encouragement des regroupements de leaders religieux et d’intellectuels musulmans éclairés, capables de proposer des plans d’actions dans le sens de contrer le radicalisme, avec intelligence, clairvoyance et efficacité.

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La stabilité démocratique : une solution pour la consolidation de la paix en Afrique de l’Ouest (Suite & fin)

Le cas du Sénégal

Par Adama SADIO

Réseau africain des jeunes chercheurs

Suite et fin

Le Sénégal, une démocratie en « Panne » de dialogue

« Rero amul gnak wax taan mo am[1] »

Le président Léopold Sédar Senghor ne disait-il pas : « Disso ak Baykat yi, Disso ak Samkat yi, Disso ak Napkat yi ». [2]Ces croyances, fortement ancrées dans la conscience collective sénégalaise, semblent ne pas être partagées, depuis plus d’une décennie, par sa classe politique. Le renforcement de la stabilité démocratique exige le dialogue entre les partis politiques. Un regard critique de la démocratie sénégalaise durant les deux dernières décennies laisse penser qu’elle est plus une démocratie d’« affrontement » qu’une démocratie consensuelle. Le débat politique vire très souvent à l’invective et à la menace.

Pourtant, la société sénégalaise dispose de mécanismes aussi bien modernes (les institutions de la République et la société civile organisée) que traditionnels (les chefs religieux surtout) pour instaurer une démocratie consensuelle et apaisée. Dès lors la question qui se pose est de savoir pourquoi la machine du dialogue politique est en « panne » au Sénégal? Que faire pour instaurer une démocratie consensuelle et apaisée au Sénégal, dynamique importante dans la consolidation de la paix ?

Rappelons que l’objectif d’un dialogue politique n’est pas forcément la mise en place d’un gouvernement d’Union nationale (qui ressemble à un partage du gâteau), mais plutôt d’arriver à un compromis et des convergences fortes sur des questions majeures de la vie de la Nation.

Depuis 1990, les rares questions autour desquelles il y a eu un dialogue suivi de consensus de la classe politique sont : les GMPE[3] de 1991 et de 1995, le Code électoral de consensus de 1992[4], la mise en place de la CENA[5] en 2004[6] en remplacement de l’ONEL[7] dont la création en 1997 a été fortement critiquée[8] par une partie significative de l’opposition. Notons, cependant, que si le vote de la loi portant création de la CENA a été consensuelle, ce consensus n’a pas résisté à la nomination[9] des membres de ladite institution électorale.

En dehors de ces quelques exemples de consensus, l’absence de dialogue se traduit, depuis l’alternance de 2000, à plusieurs niveaux dont les plus manifestes à nos yeux portent sur : la restauration du Sénat au Sénégal (2007) et sa suppression (2012), la prorogation du mandat des députés (2006 et 2007), la refonte totale du fichier électoral (2004), le couplage et le découplage des élections présidentielle et législatives (2007) ainsi que la répartition du nombre de députés par département. Cette absence de dialogue politique s’est poursuivie avec la seconde alternance de mars 2012. En 2014, le report unilatéral des élections locales[10], l’adoption du nouveau Code électoral et de l’Acte III de la décentralisation sans l’assentiment de l’opposition sont autant d’actes qui illustrent le déficit de dialogue. L’instauration d’une démocratie consensuelle et apaisée passe par le renforcement des mécanismes de régulation du jeu politique.

Consolidation des mécanismes de régulation du jeu politique

Le Conseil constitutionnel (CC)

Le CC est le principal mécanisme institutionnel chargé d’assurer la régulation du jeu politique. Le renforcement des prérogatives du CC ainsi que son indépendance sont nécessaires pour lui permettre de remplir pleinement cette fonction. Des réformes institutionnelles doivent envisager l’élargissement de ses compétences et la diversification des instances de désignation de ses membres. Si la machine du dialogue politique au Sénégal s’est grippée c’est parce qu’en partie les juges constitutionnels n’inspirent pas confiance à certains acteurs politiques et de la société civile. Ce manque de crédibilité découle des innombrables délibérations du CC se déclarant incompétent des nombreuses saisines de l’opposition. Pire, certaines délibérations[11] des juges électoraux enveniment les tensions électorales.

La société civile

L’instauration permanente d’un dialogue entre le pouvoir et l’opposition passe également par une société civile forte, crédible et à équidistance des chapelles politiques. Dans des périodes de fortes crispations politiques, la société civile doit pouvoir initier des démarches afin d’amener la classe politique à se concerter.

Cela dit, l’impasse dans laquelle se trouve le dialogue politique au Sénégal révèle les limites objectives de la société civile dans sa mission d’alerte et de veille citoyenne. Cette situation n’est pas sans rapport avec les accusations de politiciens encagoulés[12] dont les acteurs de la société civile font souvent l’objet de la part des acteurs politiques, particulièrement de la majorité. Il n’y a rien de scandaleux au regard de la récurrence de ce type d’accusations en Afrique. Dans sa mission de veille et d’alerte citoyenne, il est n partage des combats avec l’opposition sur certaines questions dont le respect  de la Constitution, mais les motivations, en principe, diffèrent.

Cependant, le passage de bon nombre de figures de proue [13]de la société civile sénégalaise de l’engagement citoyen à l’engagement politique met en péril la crédibilité de la société civile sénégalaise. Ce phénomène a pris une dimension particulière depuis l’élection du Président Macky Sall, le 25 mars 2012. Sous ce rapport, il est difficile de ne pas croire que la société civile est un raccourci pour certains de ses acteurs pour accéder au pouvoir. Ce manque de dialogue politique que pouvait initier la société civile n’est pas étranger aux lourdes inquiétudes qui ont pesé sur l’élection présidentielle de février-mars 2012 au Sénégal.

La médiation de religieux pour la décrispation des rapports entre pouvoir et opposition est une autre preuve des limites des mécanismes modernes de régulation du jeu politique. L’histoire politique sénégalaise est remplie d’exemples de décrispations politiques et sociales suite à une médiation religieuse. On peut citer le rôle majeur joué par Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh[14] de l’entrée de l’opposition[15] au gouvernement socialiste de 1991 et de 1995. La marche de l’opposition, le 03 avril 2010, à l’occasion de l’inauguration du Monument de la Renaissance Africaine, est autorisée suite à une médiation d’Abdoul Aziz Sy Junior.[16]

Instauration d’un statut de Chef de l’opposition

La pacification des rapports entre le pouvoir et l’opposition passera également par l’instauration d’un statut de Chef de l’opposition. Cette instauration du statut du Chef de l’opposition doit s’accompagner de tous les privilèges[17]. Pourtant, ce débat n’est pas une nouveauté dans le champ politique sénégalais. Déjà en 1984, l’opposant Me Abdoulaye Wade avait saisi le Président du Parlement pour le vote d’une loi sur le financement des partis et le statut de l’opposition. Une saisine qui ne connaîtra une suite favorable que dans la Constitution de 2001 au lendemain de l’élection du président Abdoulaye Wade. Néanmoins, en dépit de sa reconnaissance, le statut de Chef de l’opposition demeure théorique. Au lendemain des législatives de 2001, le Président Wade avait affiché sa volonté de traduire en acte cette disposition constitutionnelle. Cela avait soulevé l’ire de l’opposition qui y voyait une entreprise de division et de diversion[18]. Depuis lors, c’est l’immobilisme.

Une expérience électorale « certifiée », une réforme du système électoral sénégalais s’impose pour des processus électoraux apaisés

 

La quasi-totalité des crises politiques et institutionnelles en Afrique ont pour origine principale le processus électoral. Le Sénégal ne fait pas exception à cette règle. L’essentiel des crispations politiques entre le pouvoir et l’opposition porte sur le processus électoral. L’instauration d’un dialogue politique entre les différents acteurs politiques nécessite une profonde amélioration du système électoral. Il faut préciser que le système électoral sénégalais a connu des avancées notoires[19] depuis l’adoption du Code électoral consensuel de 1992. Mais la démocratie étant un mouvement, son amélioration se révèle nécessaire pour la pacification du jeu politique et la consolidation de la paix.

Le chômage des jeunes au Sénégal, facteur potentiel d’instabilité politique et sociale

Si la majorité des crises[20] au Sénégal est inhérente au processus électoral, la problématique du chômage (49% en 2010)[21] n’en représente pas moins une réelle menace d’instabilité politique et sociale. Le défi majeur auquel le Sénégal doit faire face est celui de la réduction du chômage. Chaque année l’offre d’emploi est très largement inférieure à la demande. Cette tendance risque de s’inscrire dans une dynamique croissante si les autorités étatiques ne se saisissent pas de la question du chômage. Ce phénomène social total pour parler comme Marcel Mauss constitue une menace très sérieuse pour la paix et la sécurité en Afrique. Cette menace est bien saisie par la BAD [22]au point de lancer des avertissements en direction des décideurs africains. « Les jeunes au chômage peuvent constituer une menace non négligeable sur la cohésion sociale et la stabilité politique s’ils n’ont pas d’emploi », avertit la BAD[23].

Au Sénégal, les réponses jusque-là apportées à ce phénomène se sont révélées insuffisantes au regard de son aggravation. L’avenir semble obstrué de telle manière que l’inquiétude gagne du terrain au sein de la jeunesse sénégalaise. L’obtention de diplômes universitaires très pointus ne garantit plus un stage (de plus en plus un luxe) à plus forte raison un emploi (Association des jeunes diplômés et la grève de faim des diplômés du FASTEF [24]en novembre 2013 en sont des illustrations). A ces jeunes diplômés à la recherche d’emploi, il faut ajouter ces nombreux jeunes sans aucune formation et ces jeunes travailleurs dont l’emploi ne garantit pas une vie décente[25]. La situation, conjuguée au coût élevé de la vie et au fait que dans les sociétés modernes en général la capacité financière de l’individu détermine le respect ou non de son entourage constituent des motifs d’inquiétude. Il est peu probable que la jeunesse puisse continuer à vivre cette situation sans qu’il n’y ait un risque de rupture de paix. Durant les deux dernières décennies, la jeunesse sénégalaise a envoyé des signaux très forts sur son désenchantement. Le chômage chronique constitue l’une des explications principales de la défaite des Présidents Abdou Diouf (2000) et Abdoulaye Wade (2012). A travers leur soutien massif à ces changements démocratiques de régime, les jeunes espéraient une amélioration de leur statut social.

L’alternance de 2000 : de l’espoir au désespoir

C’est un truisme d’affirmer que l’alternance du 19 mars 2000 demeure un événement politique qui a marqué les esprits à plus d’un titre. Si d’aucuns qualifient cette date de tournant décisif dans l’histoire politique du Sénégal, on ne risque pas de verser dans l’exagération en affirmant qu’elle avait suscité un immense espoir chez bon nombre de jeunes quant à l’amélioration de leur situation sociale. Ces derniers, frappés par un chômage chronique sous le régime socialiste criaient leur colère à tout bout de champ. On se rappelle bien de ces chansons de rap très symptomatiques de l’état de galère et de désespérance des jeunes avant l’alternance de 2000, «Génération sacrifiée» de Pee Froiss, «Wax ji daf ci baax fok am ku wax» de Bmg 44, «Rang bi dématul» [26]de Gnul Té Rap’ Adio.

Cette situation avait été bien comprise par le candidat Abdoulaye Wade au point qu’il ne manquait pas de demander, lors de sa campagne électorale de 2000, aux jeunes n’ayant pas d’emploi de lever leur main. Sans surprise, toutes les mains étaient en l’air. Cet état de fait était sans aucun doute l’un des facteurs majeurs ayant précipité la survenue de l’alternance. Ainsi, tout naturellement, les jeunes espéraient voir leur situation sociale changer avec l’accession à la Magistrature suprême d’un homme qui était très proche d’eux. Les tentatives de réponse (Fnpj[27] et Anej[28]) apportées au chômage des jeunes se sont révélées inefficaces. Hélas, la question du chômage des jeunes ne semble pas avoir trouvé de réponse appropriée, pour l’heure.

Le désespoir profond qui habite les jeunes explique leur envie de quitter le pays en quête d’une vie meilleure par tous les moyens. Le premier mandat du Président Wade a été fortement marqué par l’émigration clandestine.

La dernière trouvaille, à cet effet, c’est l’emprunt de pirogue pour rejoindre l’Europe. Ce phénomène plus connu sous le nom de « mbëk mii » est très révélateur de la situation socioéconomique très précaire qui frappe la jeunesse sénégalaise dans sa majorité. La réalité de la société sénégalaise est telle qu’un jeune en âge de travailler doit en général venir en aide à son entourage pour se faire respecter. Les jeunes fortement sensibles à cette réalité sont envahis par le sentiment de « xonet[29]» Autrement dit, les jeunes généralement frappés par la violence morale de la pauvreté sont de manière permanente et latente en colère. Comme le disent les anglais « a hungry people is a people angry ».[30]

Les manifestations violentes des marchands ambulants (2007), celles dites « émeutes » de la faim (2008), les violences constatées suite à l’élimination des Lions du football par la Gambie (2008), aux inondations ou aux délestages de la Senelec (2011), etc. sont des illustrations éloquentes de ce « xonet ». Toutes ces manifestations généralement violentes tirent leurs sources dans la précarité.

Etant certainement conscient que la banlieue est devenue un véritable volcan social, le Président Wade décide de mettre en application la théorie selon laquelle « les peuples vivent de l’espoir ». Aussi a-t-il créé l’Ofejban[31] en décembre 2008. Cette dernière initiative du président Wade n’a pas atteint son objectif au regard de l’aggravation du chômage. D’ailleurs, cela a été l’une des dynamiques majeures ayant causé la révolte du 23 juin et expliquant sa défaite à la présidentielle de 2012.

Le 23 juin, une révolte de cause plus sociale que politique

La révolte populaire du 23 juin 2011 contre le vote du projet de loi constitutionnelle instituant l’élection d’un ticket à la présidentielle et la restauration du quart bloquant est l’un des événements politiques majeurs du Sénégal post colonial. Si cette révolte populaire est menée contre un phénomène politique, son mobile est plus d’ordre social que politique. Le caractère déconsolidant de cette modification constitutionnelle par rapport à notre système démocratique est patent notamment sur la possibilité d’élire le président de la République avec 25% des suffrages. Néanmoins, l’histoire politique du Sénégal, plus particulièrement sous le magistère du Président Wade, est remplie de révisions constitutionnelles unilatérales qui mettent en péril la démocratie : « En effet, sur huit révisions initiées par Senghor, sept (7) peuvent être qualifiées de consolidantes ; sur les quatorze (14) révisions initiées par Diouf, dix (10) sont des révisions consolidantes, alors que sur les quinze (15) révisions adoptées sous son magistère, Wade ne compte à son actif que cinq (5) consolidantes. ».[32]

Les différentes modifications de la durée [33]et du nombre du mandat présidentiel[34], le non-respect du calendrier électoral[35], la valse constitutionnelle portant sur la création, la suppression et la restauration du Sénat[36], entre autres, constituent autant d’exemples qui démontrent à l’envi que la révolte du 23 juin 2011 n’est pas en soi la naissance d’un « patriotisme constitutionnel».[37] La preuve, le Président Macky Sall a reporté de manière unilatérale les élections locales du 22 mars au 29 juin 2014 avec la bénédiction de nombreux partis politiques et organisations de la société civile farouchement opposés au projet de loi du 23 juin 2011. Le « patriotisme constitutionnel » suppose la sacralisation de la Constitution. Le respect du calendrier électoral est aussi une preuve de « patriotisme constitutionnel ».

L’autre dimension qui infirme le fort coefficient politique dans l’explication de la révolte populaire du 23 juin 2011 est relative à la capacité de mobilisation des partis politiques de l’opposition et de la société civile durant les dix premières années du régime de Wade (2000- 2012) contre l’inflation des révisions constitutionnelles « déconsolidantes ». Jusqu’à la moitié du deuxième mandat de Wade, l’opposition sénégalaise était presque inexistante au point d’être caricaturée par la presse d’« opposition de salon ». Notre propos ici n’est pas de nier l’existence d’un coefficient politique ou d’un « patriotisme constitutionnel » dans l’explication de la révolte populaire du 23 juin 2011, mais il est inférieur au coefficient social. La résistance populaire du 23 juin est intervenue dans un contexte social très difficile pour « goorgoorlu » (le débrouillard). Le taux de pauvreté est estimé en 2011 à 47,6% par l’ESPS[38]. A la violence morale du chômage chronique dont est particulièrement victime la jeunesse s’ajoute l’approfondissement de la fracture sociale, l’influence du « printemps » arabe et les délestages intempestifs[39] qui plombaient les activités économiques de « goorgoorlu ». Le nom de l’un des mouvements étendards de la résistance populaire du 23 juin à savoir le « Y EN A MARRE » [40]en dit long.

Par conséquent la révolte du 23 juin s’inscrit dans une suite logique des multiples manifestations violentes durant ces dernières années dont celle du 27 juin 2011 et de 2013 contre la récurrence des coupures d’électricité et surtout d’eau à Dakar en octobre 2013. Ces manifestations parfois très violentes initiées majoritairement par des jeunes avaient pour cause la précarité sociale. La consolidation de la paix au Sénégal dépend, à bien des égards, de la satisfaction de la demande sociale.

CONCLUSION

La consolidation de la sécurité et de la paix au Sénégal résulte de sa stabilité démocratique. La relative stabilité démocratique du Sénégal cache mal des dynamiques importantes qui risquent de mettre en péril la paix. La paix étant une construction sociale et politique, le Sénégal doit procéder à une thérapie de choc contre les faiblesses de son système démocratique. Ainsi, les réformes envisagées ou à envisager doivent équilibrer les institutions républicaines et réformer le système politique et électoral.

Le chômage des jeunes représente un risque majeur de rupture de paix. Une analyse des violences notées au Sénégal durant la dernière décennie prouve à suffisance que la consolidation de la paix nécessite des solutions efficaces contre ce phénomène.

La sécurité et la paix n’étant jamais définitives et la démocratie étant un mouvement, la perfection du système démocratique sénégalais s’impose.


[1] Il n’y a pas de différend, mais plutôt un manque de dialogue politique.

[2] Dialoguer avec les agriculteurs, dialoguer avec les éleveurs, dialoguer avec les pêcheurs

[3] GMPE : Gouvernement de Majorité Présidentielle Elargie

[4] Sous la présidence de Kéba Mbaye, la Commission cellulaire a pu obtenir, à travers une large concertation, un consensus entre 17 partis politiques en 1992. Ce qui a généré le code consensuel dit Code de consensus de 1992. Au plan législatif, ce code a fait l’objet d’une loi (loi n°92-16 du 07 Février 1992) et d’un règlement (décret n°92-267 du 15 février 1992). Les élections législatives de 1998 et surtout l’alternance de 2000 ont été organisées sur la base de ce Code électoral consensuel.

[5] CENA : Commission Électorale Nationale Autonome

[6] La Commission cellulaire chargée de l’instauration de la Commission électorale nationale autonome a été présidée par le Professeur Babacar Guéye. La concertation ayant abouti à la création de la CENA avait mobilisé 52 partis politiques.

[7] ONEL : Observatoire National des Élections

[8] Les partis de l’opposition formulaient des critiques à l’endroit de l’Observatoire nationale des élections qui avait pour mission le contrôle et la supervision des différentes étapes du processus électoral. En mai 1999, une requête en annulation de la nomination du Général DIENG comme président de l’ONEL a été déposée par l’URD, et le RND qui avait conduit à la démission du président. L’opposition sénégalaise militait pour la mise en place d’une Commission électorale Indépendante (CEI) avec des prérogatives et compétences plus larges et des moyens financiers conséquents. Finalement, le contrôle et la supervision du processus électoral de l’alternance de 2000 ont été assurés par l’ONEL

[9] L’opposition dénonçait la nomination du Président de la CENA, le magistrat Moustapha Touré, dont l’épouse était une militante du PDS craignant un conflit d’intérêt par l’opposition. Paradoxalement, la démission forcée en novembre 2009 de ce dernier à la tête de la CENA sur pression du président Abdoulaye Wade a été fortement condamnée par la même opposition

[10] Les élections locales qui devaient se tenir le 22 mars 2014 ont été reportées au 29 juin de la même année par le Président de la République et sa majorité parlementaire sans un consensus au préalable des différents acteurs du jeu politique.

[11] C’est le cas de la validation, le 27 janvier 2012, par le Conseil constitutionnel de la candidature du président Abdoulaye Wade à la présidentielle. Cette validation a provoqué une vague de violences sans précédent, dans plusieurs villes du Sénégal, notamment à Dakar, où neuf personnes ont été tuées entre le 27 janvier et le 21 février.

[12] Ces accusations se sont accrues avec la naissance du Mouvement du 23 juin rassemblant des partis de l’opposition et des personnalités de la société civile contre la candidature du président Wade qu’il juge anticonstitutionnelle. D’ailleurs, la Raddho a été accusée par la présidence sénégalaise, le 04 octobre 2011, de mener un combat politique, par voie de conséquence, elle était disqualifiée à observer l’élection présidentielle de février 2012. Selon Serigne Mbacké Ndiaye,

Ministre conseiller et porte-parole du Président Wade, « il est hors de question que la Raddho soit observateur », estimant qu’il faut « que les règles du jeu soient respectées et des gens neutres pour assurer la supervision du scrutin ».

[13] On peut citer les exemples de Me Sidiki Kaba, ancien Président d’honneur de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH), et de Abdou Aziz Diop, ancien porte-parole du M 23. Le premier est devenu militant du parti présidentiel au lendemain de sa nomination au poste de Ministre de la Justice et le second, devenu aussi militant, après être nommé Ministre conseiller auprès du Chef de l’Etat. On peut aussi évoquer les exemples de Alioune Tine (ancien Président de la Raddho et Coordonnateur du M 23), Pr Amsatou Sow Sidibé (Responsable du Mouvement citoyen CAR LENENN) et de Mme Penda Mbow. Tous ces leaders de la société civile, même si ils n’ont pas encore rejoint officiellement le parti présidentiel sont nommés par le président de la République.

[14] Abdoul Aziz Sy Dabakh est le Khalife Général de la confrérie des Tidianes au Sénégal.

[15] C’était à l’occasion de l’inauguration du Monument de la Renaissance Africaine devant une trentaine de Chefs d’Etat et de Gouvernement d’Afrique et du monde. L’opposition voulait dénoncer à travers cette manifestation l’inopportunité dudit Monument et du budget exorbitant consacré à sa construction.

[16] Porte-parole des Tidianes

[17] Le chef de l’opposition doit être invité à toutes les cérémonies officielles de la République, disposer d’un temps d’antenne en réponse au Président de la République, être l’interlocuteur privilégié du Chef de l’Etat sur des sujets nécessitant un dialogue politique, entre autres.

[18] En fait, à l’issue des élections à la députation le Parti socialiste avait engrangé plus de voix sur l’ensemble du territoire national alors que l’Alliance des forces de progrès avait plus de députés soit 11 contre 10 pour le PS. Dès lors, la question était de savoir si on devrait attribuer le statut de Chef de l’opposition en fonction du critère de représentativité électorale ou de celui de représentativité parlementaire ?

[19] L’adoption de ce Code électoral de 1992 révisé en 2011et la création de l’ONEL en 1997 substitué par la CENA en 2004 avec des prérogatives et compétences renforcées ont permis la réalisation de deux alternances aussi bien présidentielles (2000 et 2012) que parlementaires (2001 et 2012) et la victoire de l’opposition dans de nombreuses collectivités locales (notamment les villes de Dakar, Saint-Louis, Thiès, Fatick, Louga, Podor et Diourbel) en mars 2009. Mieux, depuis les élections législatives de 1998, tous les observateurs électoraux s’accordent à dire que toutes les élections organisées au Sénégal se sont déroulées dans la régularité et la transparence, en dépit de certaines contestations de l’opposition.

[20] Il s’agit des crises politiques et sociales.

[21] Source Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie du Sénégal (ANSD).

[22] BAD : Banque Africaine de Développement

[23] Lire la Banque africaine de développement dans l’édition 2012 de ses «Perspectives économiques en Afrique». Notons que ce rapport est élaboré en partenariat avec l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

[24] FASTEF : Faculté des Sciences et Technologies de l’Education et de la Formation

[25] Selon le Bureau International du Travail (BIT) dans son rapport intitulé « Tendances mondiales de l’emploi des jeunes » publié en 2006 : « Les jeunes Africains, quand ils ne sont pas au chômage, sont des travailleurs pauvres ».

[26] Nous devons parler, car il le faut.

[27] Rien ne va.

[28] FNPJ : Fonds national de promotion de la jeunesse

[29] Expression de jeunes citadins, «xonet» qui a une double signification à savoir la pauvreté et la colère, dans le jargon citadin, est, sous l’angle sociologique, très significative.

[30] Un peuple affamé est un peuple en colère.

[31] OFEJBAN : Office national pour l’emploi des jeunes de la banlieue

[32] Ismaïla Madior FALL, Sénégal une démocratie « ancienne » en mal de réformes, Rapport sur l’état de la démocratie et de la participation politique au Sénégal, Une étude d’AfriMAP et de l’Open Society Initiative for West Africa (OSIWA), Juin 2012, p. 55

[33] Au Sénégal, la durée du mandat du président de la République a fait l’objet de plusieurs modifications constitutionnelles. La durée du mandat présidentiel était de 7 ans (1960-1963), 4 ans (1963-1967), 5 ans (1967-1992), 7 ans (1992-2001), 5 ans (2001-2008) et 7 ans (2012-2019). Cependant, le président Macky Sall a pris l’engagement de ramener la durée de son mandat à 5 ans.

[34] A l’instar de la durée du mandat présidentiel, la clause limitative du nombre de mandat du Président de la République a aussi fait l’objet de valse constitutionnelle. La clause limitative du mandat présidentiel a été instaurée en 1970, supprimée en 1976, restaurée 1992, supprimée à nouveau en 1998 avant d’être restaurée encore et « enfin » par la Constitution de 2001.

[35] Les élections locales ne sont jamais organisées à date échue au Sénégal et les élections législatives ont été, par exemple, reportées en 2006 et 2007.

[36] Le Sénat est créé en 1999, supprimée en 2001, rétablie en 2007 et à nouveau supprimé en 2012.

[37] Lire à ce propos Ismaïla Madior FALL, Sénégal une démocratie « ancienne » en mal de réformes, Rapport sur l’état de la démocratie et de la participation politique au Sénégal, Une étude d’AfriMAP et de l’Open Society Initiative for West Africa (OSIWA), Juin 2012, 184 pages

[38] ESPS : ‘Enquête de Suivi de la Pauvreté au Sénégal.

[39] Le Mouvement très influent des Imams de Guédiawaye est né suite aux délestages intempestifs.

[40] « Y EN A MARRE » est l’expression d’un ras le bol social d’une jeunesse aux abois.

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